Une épidémie d’anthrax décime des rennes en Sibérie : le permafrost recèle bien pire

Une région du nord la Sibérie est touchée depuis plusieurs semaines par une épidémie d’anthrax. La bactérie, contenue jusqu’alors dans du permafrost (sol gelé), a été libérée lors de la fonte des glaces aggravée par le réchauffement climatique, tuant un enfant et au moins 2.300 rennes. Jean-Michel Claverie, de l’Institut de microbiologie de la Méditerranée, alerte depuis longtemps sur les dangers engendrés par le dégel du permafrost.

Une épidémie d'anthrax décime des rennes en Sibérie : le permafrost recèle bien pire

Un troupeau de rennes dans la péninsule de Yamal en Sibérie (BRADNER/SIPA)

Au moins 2.300 rennes ont été décimés et un jeune garçon est mort dans la péninsule de Yamal, en Sibérie, à cause d’une épidémie d’anthrax, ou maladie du charbon, une infection pulmonaire bactérienne qui, si elle n’est pas traitée, peut être fatale. Bien qu’impressionnant, ce phénomène n’est en réalité pas du tout nouveau. Plusieurs troupeaux ont déjà été éradiqués pour les mêmes raisons dans le passé.

Un phénomène dû à la fonte des sols gelés

Ce phénomène est lié au permafrost (ou pergélisol), qui désigne la partie d’un sol gelé en profondeur, qui couvre près d’un cinquième de la surface terrestre et dont la présence est importante au Groenland, en Alaska, mais également dans l’ex-Union soviétique.

Chaque année, 30 à 60 centimètres de ce sol, dont les températures sont généralement comprises entre -20 et -5 degrés, fondent quand il commence à faire chaud, et causent pas mal de dégâts. Les maisons s’affaissent, des poteaux électriques tombent et les populations ont l’habitude de vivre dans la boue pendant quelques mois.

Mais le dégel de ces sols provoque également la libération de virus et de bactéries, qui se sont développés bien des années auparavant, et peuvent ressurgir lors d’années particulièrement chaudes qui entraînent une fonte plus importante du permafrost.

Une épidémie d'anthrax décime des rennes en Sibérie : le permafrost recèle bien pire

Illustration de pergélisol au lac Teshekpuk situé à l’extrémité nord de l’Alaska (Flickr/U.S. Geological Survey/Domaine public)

Le permafrost, un paradis pour les virus et bactéries

Avec le réchauffement climatique, ce phénomène tend en effet à s’accroître, exposant à l’air libre des zones situées davantage en profondeur.

Plus le permafrost fond, plus on remonte le temps et plus l’on risque de réveiller de très anciennes épidémies. Le sol gelé est un paradis pour les virus et bactéries. Le permafrost est probablement le réfrigérateur le plus optimal pour conserver de la matière organique : il y fait froid, on y est dans le noir, il dispose d’un pH neutre (donc sans acide) et ne comporte pas d’oxygène. Si l’on y met un yaourt, celui-ci sera encore bon dans 10.000 ans, à condition que le sol de dégèle pas.

En conséquence, des virus et bactéries peuvent probablement y survivre pendant des millénaires. Nous avons montré en 2015, avec une équipe franco-russe, qu’un virus congelé pouvait rester infectieux pendant au moins 30.000 ans, et il n’est pas impossible qu’il puisse l’être durant un million d’années. Nous pouvons donc potentiellement souffrir d’infections qui auraient touché l’homme de Neandertal encore présent dans ces régions il y environ 30.000 ans.

L’anthrax, une bactérie extrêmement résistante

Ce phénomène est pour le moment relativement peu dangereux pour les humains, dans la mesure où il concerne des régions extrêmement peu ou pas habitées, où survivent essentiellement des peuplades nomades, notamment grâce à leurs troupeaux de rennes. Or ces derniers sont des animaux qui peuvent tomber malades et mourir, se retrouvant au fil des années ensevelis dans le permafrost. Quand on exhume leurs carcasses, des tissus peuvent encore comporter des bactéries et des virus particulièrement infectieux. Si un renne vient se nourrir dans les parages, il peut par exemple être infecté par l’anthrax, une bactérie extrêmement résistante.

C’est ce phénomène qui s’est produit en Sibérie en juillet et par le passé, mais à propos duquel il existe peu de publications scientifiques car ces endroits n’intéressent malheureusement pas grand-monde.

Un retour de la variole n’est pas à exclure

L’anthrax reste néanmoins une bactérie que l’on peut traiter et il existe des cas beaucoup plus graves. En 2012, une équipe de chercheurs a trouvé au nord-est de la Sibérie des momies du XVIIIe siècle sur laquelle ils ont observé, en faisant des analyses génétiques, des traces du virus de la variole.

Si un tel virus était libéré, les conséquences seraient beaucoup plus catastrophiques que les quelques infections bactériennes dont nous parlons aujourd’hui. Or personne n’a pour l’instant la preuve que le permafrost ne recèle plus de virus de la variole encore infectieux, ou bien d’autres virus qui auraient pu infecter nos lointains ancêtres !

Une épidémie d'anthrax décime des rennes en Sibérie : le permafrost recèle bien pire

En 2012, des chercheurs ont trouvé des momies congelées présentant des traces de variole (« NEJM »)

Les dangers de l’exploitation industrielle de ces sols

Un phénomène doit nous alerter encore davantage : qu’adviendra-t-il lorsque l’on commencera à exploiter industriellement toutes ces régions polaires ?

Dans les sous-sols sibériens notamment se trouvent énormément de minéraux très intéressants – de l’or, du tungstène, de l’argent ou encore du pétrole – que les Russes et les Américains sont impatients d’exploiter.

Dans la mesure où le réchauffement climatique libère des glaces les côtes nord, il les rend accessibles aux bateaux. Un trafic maritime va pouvoir déboucher sur l’installation de véritables industries.

Nous serons alors exposés à des dangers provenant des couches profondes : les industriels vont exposer à l’air libre des sols qui étaient congelés depuis des centaines de milliers d’années, libérant les innombrables bactéries et virus qu’ils contiennent.

Avec la présence de travailleurs confinés dans des campements polaires sur le terrain, nous aurions toutes les conditions réunies au développement de belles épidémies, virales notamment.

De nombreux ouvrages de science-fiction ont déjà envisagé ce genre de situation, qui n’est finalement pas aussi irréaliste qu’on aurait pu le penser.

Ne craignons pas que les épidémies provenant du sud

À chaque épisode de fonte, le permafrost relâche également une importante quantité de méthane, ainsi que de l’hydrogène sulfurique, un gaz extrêmement puissant. C’est un des problèmes que l’on aura à résoudre à l’avenir : d’énormes quantités de carbone sont stockées dans ce pergélisol, pour certaines depuis un million d’années. Un réveil de ce que l’on peut nommer « la flore intestinale » du permafrost, jusqu’alors maintenue latente par le phénomène de congélation, aurait des effets écologiques dévastateurs.

Cela fait plusieurs années que nous avertissons sur la dangerosité de ce phénomène et cela fait des années que des équipes travaillent sur les microbes des sols gelés dans une indifférence relativement générale.

À cause du réchauffement climatique, de nombreuses maladies qui concernaient jusqu’alors essentiellement les pays chaud du sud (paludisme, Zika…) remontent en Europe. Paradoxalement, nous sommes désormais également sous le risque de dangers infectieux venus du nord, du froid… et du passé ! Il serait temps de s’y intéresser.

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